La démarche du lettrisme est proche de la poésie sonore qui explore les modalités du son en utilisant le corps comme instrument ainsi que les technologies telles que les ressources du magnétophone. Si le lettrisme se construit principalement par des textes écrits pouvant être lus à haute voix, les artistes de la poésie sonore construisent leurs textes par l’oralité, en empruntant les technologies sonores.
Bernard Heidsieck est à l’origine du courant de la poésie sonore, grand poète français du XXe siècle il décide de rompre au milieu des années 1950 avec la poésie écrite pour la sortir hors du livre en opposant la poésie passive à une poésie active dite « debout » selon ses propres termes. Explorant toutes les dimensions formelles de la langue, que ce soit par la spatialisation du texte, dans les partitions qu’il écrit, ou par la présence de son corps dans l’espace, il ouvre ses recherches à des champs d’expérimentation nouveaux. Dans ses pratiques, le son se révèle être une dimension plastique grâce à sa diction basée sur le souffle ainsi que sur une articulation parfaite ou sur les inflexions sans cesse renouvelées de sa voix.
Ces nouvelles expérimentations de lecture ouvrent de nouveaux langages oraux plutôt qu’écrits. Le texte n’est plus seulement figé sur la feuille, il est projeté dans l’espace et devient éphémère, orale et musical. Car si l’écriture est une partition, la poésie active devient un mouvement sonore aux diverses intensités. Grâce à l’intensité de la voix, du souffle, des rythmes, des silences, le langage devient un instrument. Le corps devient un instrument. Qu’est-ce qui différencie la lecture performée d’une partition musicale qui se traduit tout comme elle dans un langage écrit qui s’exprime dans une forme sonore ?
« Il en était ainsi de même pour moi, avec la poésie, dans la mesure où le poème, disposé sur le papier telle une partition simpliste, me fournissait rythmes, intensités, vitesses, ruptures et silences, n’existant donc pleinement, en tant que poème, qu’une fois dit publiquement à haute voix, ou retransmis par un support tel qu’un disque vinyle ou un CD1».
Lire un texte à haute voix est un geste propre à l’interprétation musicale qui consiste à reproduire par le son l'écriture du compositeur. L'écriture est un code de langage où chaque lettre a un son donné, une note musicale ensuite produite dans la lecture à haute voix. Des artistes de la poésie sonore ont expérimenté cette démarche de lecture et ont fait évoluer ce geste notamment Henri Chopin, l'un des artistes les plus influents de la poésie sonore. Il a toujours et sans cesse ouvert les voies vers des espaces inexplorés au-delà de toutes les langues connues notamment grâce à l'utilisation d'objets sonores et à la production de sons du corps humain.
Il ouvre le champ des métamorphoses permanentes dans la musique moderne et expérimentale. Henri Chopin dit vouloir retranscrire des réalités intraduisibles par le langage courant. Il évoque d’ailleurs ses différents voyages et ce que lui a inspiré la nature. « Ce sont des pays fabuleux. Là, tu n’as aucune partition, tu n’as aucune écriture, tu n’as rien. Tu n’as que le danger des choses. Et il y avait le vent qui sifflait dans les trous partout, c’était absolument incroyable le son qui me parvenait. J’étais là comme une sorte de galet2».
Cette relation qu'Henri Chopin a avec la nature et le son naturel de l'Homme a créé un nouveau langage sonore. Bien sûr nous connaissons la relation à la production musicale par l'Homme notamment avec le chant et la création instrumentale traditionnelle, la production musicale liée aux machines notamment avec la musique brutiste inspirée par la révolution industrielle et le mouvement futuriste italien avec l'artiste Luigi Russolo. Henri Chopin a créé une synthèse de ces formes et un nouveau langage sonore basé sur la production musicale de l’Homme, le corps et la nature utilisés comme usine à sons. Grâce à l’utilisation de la technologie, l'objet de diffusion devient l'objet de création, l’objet radiophonique dont la fonction est de diffuser, augmenter, crée alors un nouveau son… Ce changement dans l'utilisation de la technologie influence la création artistique et musicale. C’est ainsi qu’Henri Chopin composait, liant l’usage des technologies à la création du son par le corps ou avec des éléments naturels.
La relation entre ces différents mouvements tels que le lettrisme ainsi que la poésie sonore et le langage sonore et musical se compose comme étant un point de rencontre entre ces deux langages.
La relation entre ces différents mouvements, lettrisme, poésie sonore, langage sonore et musical se construit au point de rencontre de ces langages. Et c’est dans l’acte de composition que ces deux langages, le langage poétique et le langage musical, se rassemblent. Les oeuvres données en exemple sont composées à partir des différents éléments tirés de la poésie ou de la musique. Car ces oeuvres émanent d’une réflexion sur ces deux langages. Dans cette réflexion où l'acte de composition se retrouve dans le langage poétique et sonore, la poésie sonore est un acte de décomposition et recomposition du langage poétique et sonore. De la décomposition du langage poétique les artistes de la poésie sonore en sont venus à la décomposition du son. Dans cette approche l'artiste va redéfinir comment traduire un son et le porter d'une façon poétique. Par exemple en cherchant à définir le langage sonore et à transgresser les règles de définition du son. Il y a une forme de déconstruction du son pour recomposer la musique. Les artistes de la poésie sonore puisent leur inspiration autrement que dans les assonances et règles de sonorité auquel nous sommes sensibles depuis toujours. Ils vont chercher au-delà de ce langage pour inventer un nouveau langage. Dans la poésie sonore les artistes vont se poser la question « qu'est ce qui produit un son ? » et de là transgresser les barrières du langage. Les artistes de la poésie sonore questionnent le langage musical et nous renvoient à la question « qu’est-ce que le langage musicale ? ».
De ce parcours, on peut déduire que le mot est un élément de la langue qui est composé d’un ou de plusieurs phonèmes. Le mot est à la fois un signifiant et un signifié. Le signifié est la représentation mentale du concept associé au signe, on y distingue un aspect de dénotation (sens littéral) et un aspect de connotation (sens figuré). Le signifiant est l’image acoustique du mot phonique, c’est à dire la phonétique et la sonorité du mot. Le lettrisme est un mouvement qui se fonde sur la production de particules sonores produites par l’homme. C’est recomposer « à partir de rien », un langage où le mot s’utilise seulement dans sa forme signifiante. De ce fait, le lettrisme invente un nouveau langage à base de lettres formant des mots uniquement par leurs sonorités. Ce nouveau langage offre une nouvelle conception de la poésie en supprimant toute la sémantique du mot. Quant à la poésie sonore, elle utilise le corps comme instrument et supprime le mot en construisant le texte seulement par le langage du corps sonore. Le texte ne se fige plus sur la feuille mais devient tout comme le langage musical, un langage éphémère qui se reçoit dans un espace.
Des artistes de la poésie sonore comme Henri Chopin retranscrivent des réalités sonores et s’inspirent de la nature comme d’un élément de langage sonore. De ce fait, le mot peu à peu disparaît et il ne reste que l’expression sonore du monde. Ainsi le langage poétique s’efface du langage et devient un langage sonore en utilisant l’idée poétique, c’est à dire utiliser le mot non comme un objet désignant mais comme une sonorité qui parcourt « l’objet ». La poésie, est avant tout un langage se basant sur l’écriture et donc sur le mot, mais devient peu à peu, grâce aux artistes du lettrisme et de la poésie sonore, un nouveau langage où le mot disparaît de son existant pour être présent seulement dans sa forme sonore. En conséquence, le langage poétique rencontre le lien avec le langage musical.
« On m'avait donné un dictaphone, que je baladais partout. J'enregistrais tout, j'ai sûrement encore des cassettes de conversation lambdas de mes soirées à table avec mes parents, des conversations avec mes frères, des « bonne semaine » et des « au revoir ». Souvent je m'enregistrais moi, parlant de tout et de rien, m'essayant à des voix et des sons nouveaux, le plus important pour moi n'était pas d'enregistrer mais d'écouter. Écouter seule ces échanges, ces souvenirs, ces évasions. Il y avait cette présence continuelle que je pouvais revivre autant de fois que possible, ce son qui était changeant, cette émotion et ce ressenti que j'avais qui n'était jamais la même chose à chaque écoute ».