Lecture aléatoire

On lit
On épelle
On dit
On répète

Puis

On survole
On parcourt
On fait des allers et retours

Les pages se tournent,
l’histoire se floue

On dé-lit
On regarde
On relit
on s’exclame

enfin

On compose
On murmure
Oralise la lecture

Les passagers des pages
fragment de mots qui viennent et repartent


NM


Le mot devient un son par son écriture phonétique, c’est à dire son écriture sonore qui permet au langage de s’exprimer. Dans notre apprentissage de la langue, qu’elle soit maternelle ou non, nous avons appris à communiquer ou nous faire comprendre par le mot. Il y a deux choses à prendre en compte lorsqu’on exprime le mot, il y a le signifiant et le signifié. C’est à dire le signifié qui représente l’aspect matériel et la représentation mentale du concept qu’il dénote (sens littéral) ou qu’il connote (sens figuré), puis le signifiant qui représente l’image acoustique du mot phonique. C’est avec ces deux choses que l’on sait par exemple que le mot SOL dans sa définition désigne à la fois une couche superficielle terrestre, un matériel qui recouvre le sol (la partie d’une construction sur laquelle repose les pieds, un agrès en gymnastique artistique, etc…) qui a donc une phonétique SOL comme S-O-L se prononçant tel que les lettres les symbolisent dans leur sens phonétique. On a donc le sens signifié, le sol comme surface et ainsi le signifiant c’est à dire l’image acoustique.

Mais il y a aussi une toute autre dimension à ce mot qui est spécifique puisqu’il symbolise en lui même l’image sonore d’un autre langage écrit. Car le sol est aussi une note de musique, cette note de musique est désignée par une image qui symbolise ce mot. Dans l’écriture musicale le SOL ne s’écrit pas sol mais s’écrit comme le cinquième degré de la gamme de do en musique et comme la clé de sol, la clé imposant la position du sol en musique sur la portée. Donc ce mot ne s’écrit pas de la même manière dans le langage littéraire que dans le langage musical. Aussi dans l’écriture musicale ce signe désignant un SOL se prononcera comme dans le sens linguistique mais aussi dans le langage sonore qui désigne un son particulier. Le sol est une note, c’est à dire un symbole qui permet de représenter la hauteur et la durée relative d’un son1. Cette autre dimension du mot ici est un cas particulier car le mot désigne en lui même une note de musique mais précise la large dimension qu’un mot peut avoir dans notre langage qu’il soit sonore ou linguistique.

C’est grâce à toute ces dimensions et au sens que l’on donne au mot que la construction du langage est complexe et fascinante. Ces formes où la lecture prend vie, par la voix, le son, les tonalités, les rythmes, l’intensité, me fascinent car elles annoncent une nouvelles façon de construire, de reconstruire le texte oralement plutôt que par l’écrit. Le lettrisme ainsi que la poésie sonore ont suscité mon intérêt pour la déconstruction du langage.

Le lettrisme est un courant poétique fondée sur la production de particules sonores produites par l’homme. C’est en partant de la Tabula rasa dadaïste2 que le lettrisme propose le principe d’une reconstruction Ex nihilo3 de la langue. Le lettrisme refuse l’usage des mots dans le sens signifié mais utilise seulement le signifiant des mots. Les lettristes s’attachent à la phonétique des mots, des onomatopées, à la musique des lettres au détriment de la signification du mot.

Le lettrisme invente ainsi un nouveau langage exclusivement composé de mots inventés, il introduit des lettres grecques pour ponctuer des intonations, transformant ainsi le texte en une partition destinée à la lecture orale. Les poèmes gardent pourtant une structure graphique de textes imprimés versifiés. La reconstruction de la langue est donc totale. Le lettrisme crée tout à la fois un matériau et des règles de manipulation équivalentes à une syntaxe.

Isidore Isou, créateur du mouvement Lettriste en 1945 explique : « la lettrie est l’art qui accepte la matière des lettres réduites devenues simplement elles-mêmes, et qui dépassent pour mouler dans leur bloc des œuvres cohérentes4».

Le lettrisme ne rentre pas dans la catégorie de la poésie, de la musique ou du langage. Le lettrisme propose une synthèse en héritant de la forme poétique et musicale par leurs conventions et leurs contraintes en vue de les dépasser et de proposer une nouvelle forme de langage. « Tout poème est égal à son alphabet, c'est-à-dire à la masse de ses possibilités lettriques5». Isidore Isou, propose la lettre alphabétique6 comme élément sonore neuf, plus pur et profond que les précédents, produite par l’instrument du corps humain. Le lettrisme se forme ainsi sur une organisation des lettres ou phonèmes en considérant uniquement leur pureté originale, c’est-à-dire en exprimant le cri originel, la « source commune de la poésie et de la musique et fonde l’expression unique de la dimension auditive de l’art7». Cette « poésie de lettre » selon Isidore Isou, est un mouvement pluridisciplinaire qui vise à bouleverser la poésie et offre une nouvelle conception de la poésie en réduisant celle - ci uniquement à la lettre en supprimant toute sémantique au mot. La lettre alphabétique est symbolisée soit par des lettres de l’alphabet grec ancien soit par des chiffres sur partition que l’on nomme alors « poésie-musique ». De ce fait la poésie lettriste offre un nouveau langage musical avec une production sonore offerte par le corps humains et une écriture musicale exprimé par des partitions poétiques lettristes.

« Dans le lettrisme, toute parole a une double valeur : signifiante et sonore. On peut tricher et jouer sur la dimension sociale et momentanée de l'événement, en sachant que l'événement même disparu il restera la dimension schématique de l'ardeur « sonore ». On réveille de toute façon l'essentiel, qui est la ligne clandestine du lyrisme, et on fait de lui la ligne culturelle8».



Au fur et à mesure de ma lecture,
je tournais les pages presque machinalement, pressée par le temps et l'impatience j'en venais petit à petit à réduire mon champs de lecture et à lire de simples passages sur les pages que je continuais à tourner. Ma lecture a pris son et cette nouvelle histoire qui prenait vie me semblait presque cohérente. Je trouvais ça beau, de simples mots sur chacune des pages reconstituaient une nouvelle histoire, donnaient un nouveau rythme, de nouvelles associations de mots et d'idées.

Description du point de départ de mon travail sur la lecture aléatoire.






















POEME POUR BROYER LE CAFARD

-11  ! - Vângâhoalla aha aha
Gnaïdnomme gnaïdnomme Hoaïoumfoah
Gnaïdnomme gnaïdnomme danta tahaha vâgânhah
Souanda vatalla gnaïdnomme gnaïdnomme machguioaha

gagada haha
gagada haha
gaha haha
gaha gaha
-17  ! - pstzoukânân pstzoukânân tzântzâ
âsnâtza âsnâtza âsnâtza gântzâ
pstoupâganne
pstoupâganne
pstoupâgâhaha
pstoupâgâhaha

naha naha
naha naha
naha naha
naha naha

16  ! - hrrrr... fdouvâhaz fdouvâhaz gdahahala
hrrr... bânf bânf bâvaz
bânf bânf bâvaz
vahanala
vahanala
hraa...
-11!- Thâstag
Thâstag deshwoustag dershwoutz
Nâsnâ nâsna guershmâi hag pfbâshboutz
Tzfâtznâ nâsnâ -17  ! - 11  ! - tzoabischbâhana
-4 – guédâschnâ  ! guédâschnâ  ! Schfâdaschârana  ! -17 -


4 = râle
11 = hoquet
16 = crépitement
17 = crachat


Isidore Isou