La poésie est une forme littéraire qui se compose autour d’un jeu sur l’écriture. Le langage poétique comme on le perçoit depuis ses origines est un art où la création s'articule autour des mots, le poète questionne les mots, leur sens et leur phonétiques et compose avec ses sentiments, sa perception et sa connaissance. Le poète modifie la réalité par l'expression poétique afin de donner au lecteur une vision imagée et plus authentique de la réalité, il joue sur les sentiments que les mots peuvent provoquer chez le lecteur.
La poésie est une forme expressive qui privilégie le sens des mots ainsi que leurs sonorités, elle se compose par des règles de versifications afin d'agencer les mots selon une forme, des rythmes et une cadence. Le poète recherche la musicalité et l'expressivité par le sens et le poids des mots; de ce fait, la poésie a toujours été exprimée oralement plutôt que lue silencieusement. Considérée comme une écriture libératrice dont les thèmes peuvent provenir de l’imaginaire, la poésie a pourtant longtemps été, dans sa période classique, « enfermée » dans la structure de l’écriture poétique. Cette structure se forme autour de figure de style et de la pratique métrique de la poésie. La poésie réside avant tout sur le langage, l’écriture et les mots.
Maurice Blanchot écrira en 1969 « l’écriture ne commence que lorsque le langage retourné sur lui-même, se désigne, se saisit et disparaît1». Cela veut dire que le langage n’existe plus mais qu’il devient un espace où le poète donne de la vie à l’écriture. Dans l’utilisation de la parole, il est question de « libérer la pensée de la contrainte et des exigences optiques que la vision nous impose2», Maurice Blanchot considère qu’écrire est un moyen de dépasser « l’achèvement de la pensée que le discours organise3». Il écrit que l’écrivain doit « parler pour ne rien dire4», ainsi pour lui l’écriture va au delà du simple fait de désigner les choses et l’écrivain comme le poète doit aller au delà de ce qu’il voit et du mot qui l’illustre. La littérature d’après Maurice Blanchot serait la « rencontre entre le langage et l’écriture, mais sans que l’on sache véritablement ce que peut et veut l’un dans la relation qu’il entretient avec l’autre5». Quant au poème il écrit que celui-ci est lié à une parole qui ne peut s’interrompre, car elle ne parle pas, elle est. Le poème serait le commencent du langage et en même temps celui qui le déconstruit car le langage est un recommencement infini. Il écrit: « le poème est proche de l’origine, car tout ce qui est originel est à l’épreuve de cette pure impuissance du recommencement, cette prolixité stérile, la surabondance de ce qui ne peut rien, de ce qui n’est jamais l’oeuvre, ruine l’oeuvre et en elle restaure le désoeuvrement sans fin6».
Maurice Blanchot utilise le terme « hors langage7», pour définir l’acte de composer d’abord dans l’absence du langage sans pour autant être hors du contenu sémantique du mot. « C’est le jeu auquel se livre la langue lorsqu’elle oscille entre une possibilité d’écrire et une impossibilité de nommer les choses8». Cette utilisation de la forme « hors langage » qu’utilise Maurice Blanchot nous renvoie sur une interrogation entre le langage et l’écriture. Être hors langage signifie donc décomposer ces deux termes et apprendre à composer l’un sans l’autre, alors que le langage et l’écriture sont deux formes qui sont, à première vue, indissociables. Pourtant, il existe une nuance qui dissocie ces deux formes car l’écriture se trouve être une forme de langage mais pas contre, le langage lui n’est pas forcément une forme d’écriture car il possède plusieurs formes pour s’exprimer.
Ce terme « hors langage » se retrouve au travers des réflexions de Jean-Paul Sartre qui, contrairement à Maurice Blanchot, pense que le mot est une manière de posséder des choses, que « la nomination par le nom implique un perpétuel sacrifice du nom à l’objet nommé9». En d’autres termes, le mot serait un signe qui désigne les choses et la littérature serait un outil pour décrire le monde, l’écriture est pour lui un engagement vers le monde. Il ne va pas au-delà du mot mais le considère comme un objet de représentation, il ne veut pas comprendre le mot et veut atteindre par l’écriture directement les choses qu’il désigne. Maurice Blanchot prend conscience de la valeur du mot en tant qu’imaginaire, le mot n’existe pas dans le réel mais s’utilise dans l’imagination de l’auteur. Pour lui, l’image n’est pas un moyen de saisir la chose qu’elle désigne mais elle est, insaisissable. Jean-Paul Sartre et Maurice Blanchot s’opposeront donc dans leurs réflexions et se répondront tout au long de leurs parcours. Leur langage n’est pas le même et n’est pas comparable, Sartre est un prosateur, Blanchot est un poète déguisé en écrivain10, c’est-à-dire qu’il voit les mots comme le poète.
Jean-Paul Sartre définit les rapports que les poètes entretiennent avec les mots dans son essai « Qu'est-ce que la littérature ? ». Il y explique que le poète « voit les mots à l’envers11», c’est-à-dire qu’il aperçoit d’abord le mot comme « l’image d’un de ses aspects12», ce qui le conduit à une première approche du mot par l’image qu’il définit. Par exemple le poète choisira un mot qui n’est pas forcément celui que nous utilisons pour désigner un objet. Ce n’est qu’ensuite que le poète choisira le mot adapté à cette image qu’il conçoit. Cette approche que le poète a de la composition poétique, Sartre le définit comme « être hors langage ».
C’est d’ailleurs ce que Sartre signifie lorsque qu’il fait la distinction entre prose et poésie, il écrit « La prose se sert des mots, la poésie sert les mots13», ainsi la poésie poursuit le même but que la peinture et de la musique, car le poète assemble les mots afin de proposer une création produisant des effets sur le lecteur. Sartre définit l'acte d'écrire et répond à la question « qu'est-ce qu'écrire ? » en présentant l'écrivain comme guidant le spectateur dans la réception de son œuvre. Contrairement à la musique ou la peinture (exemple choisit par Sartre), qui présentent une composition où le spectateur peut interpréter ce qu'il veut par son ressentit, l'écriture peut conduire le spectateur dans l’interprétation de l'auteur par le choix des mots. La prose est un langage à base de signes qui visent à exprimer ou communiquer une idée. Cette idée amène une réflexion où les mots produisent et expriment une vérité. Quant à la poésie, Sartre écrit que le poète ne prend pas en compte la spécificité des mots et ne les considère pas comme des signes c’est-à-dire comme un ensemble de sonorités ayant une signification. Il estime que la poésie française depuis Mallarmé jusqu’au surréalistes a pour but une autodestruction du langage. Ainsi il écrira que Maurice Blanchot n’utilise pas le langage mais qu’il le détruit, que celui-ci ne considère pas les mots comme des signes mais comme des choses, qu’il est hors langage14.
Si Sartre considère que la prose est l'opposé de la poésie, sans prendre en compte la prose poétique qui n’utilise pas les techniques de rimes, de versification et de disposition du texte traditionnel de la poésie, mais utilise des figures de style, c’est parce que la poésie est un langage plus imagé et plus personnel, qui propose au lecteur de faire appel à son imagination pour s'approprier le poème. Un langage qui expose la langue et se sert de toutes ses nuances, ses subtilités, et de pratiques linguistiques. Et c’est en cela que nous pouvons concevoir le langage poétique comme un langage à par entière c’est à dire que le langage poétique n’est pas qu’une forme d’écriture mais possède aussi son propre langage.
Le poète subtilise la phrase et développe les nuances, références, synonymes afin de donner une nouvelle interprétation de la phrase. Ainsi il joue sur l'émotion et le ressenti du lecteur. On peut considérer la poésie comme une forme, qui détient l'idée de l'auteur dans un travail de recherche formelle s'attachant à composer avec des règles comme le nombre de strophes, les vers, la rime... La poésie c'est orner la réflexion de l'auteur par une forme poétique pour donner d'abord une valeur esthétique.
La poésie est un langage sensible où il s’agit de faire résonner et chanter les mots dans une consistance, une « chair15» au mot. Nous utilisons les mots afin de désigner des éléments de la réalité. Les mots ont chacun une étymologie et une sémantique, c’est en cela que l’on peut constituer une forme de langage. Lorsque Sartre écrit « Les poètes refusent d'utiliser le langage16», c'est dans le sens de s'en servir comme un pur outil de communication, le langage ne doit pas être considéré comme un instrument c'est à dire un outil pour exclamer quelque chose.
« Le poète s’est retiré d’un seul coup du langage-instrument; il a choisi une fois pour toutes l’attitude poétique qui considère les mots comme des choses et non comme des signes17».
Mais le langage poétique va au-delà de l'exclamation de la langue, il n’exprime pas de simple mot pour dénoncer quelque chose. Les poètes servent la langue, c'est à dire rendent hommage aux mots, à l'ensemble de la langue. En d'autres termes, le poète sait non seulement se servir du langage comme d'un usage habituel c'est à dire un usage qui définit le mots par son sens, mais aussi de détourner le langage de ses fonctions courantes; la signification du mot et la désignation.
Ce n'est qu'au XIXe siècle que la poésie se libère peu à peu des règles de versification de la poésie classique et offre une poésie moderne avec la création du vers libre. À partir de ce moment, la poésie est devenue un travail qui parcourt et questionne particulièrement la langue. Aujourd'hui ce n'est plus seulement par la forme écrite que la poésie existe et naît, mais par d'autres pratiques et formes que l'on retrouve dans différents langages artistiques. La forme poétique a, depuis ses origines, été considérée comme un genre littéraire, aujourd'hui la poésie se trouve être une manière de dialoguer avec les arts et de parcourir le langage orale, le langage écrit, le langage originel, en lui donnant un autre sens, une autre expression.
L’origine orale de la poésie s’est composé autour des rythmes avec le compte des syllabes pairs, impairs, le jeu des césures et enjambement, la rime, les combinaisons de genre, les reprises de sons. Dans l’écriture poétique les mots sont choisis en fonction de leur sonorité, en suivant certaines « règles », telles que la pratique des rimes avec la rime intérieure où deux mots se finissent par un même son dont l’un des deux se trouve à l’intérieur du vers. « Il pleure dans mon coeur18». L’usage de l’allitération; répétition d’une même consonne, de l’assonance; répétition d’une même voyelle, de la paronomase qui consiste à utiliser des mots ou groupes de mots de sonorité très proches, ce qui donne un effet de propagation du même son à travers le vers, la strophe ou le poème. L’anaphore qui est la répétition d’un même mot ou groupe de mots en tête de vers. Toutes ces « règles » fondamentales sur la composition de la poésie définissent l’oralité de la lecture du poème. Le poème se compose donc autour de la sonorité du mot.
Le langage poétique est un langage dont la forme permet de s’approprier le mot et de lui donner une nouvelle définition, une autre image en interrogeant les diverses formes, sens, et sonorités qu’il possède. Le poète ne joue pas sur la désignation réel du sens des mots mais joue sur l’intensité qu’il bénéficie. La forme poétique se compose autour d’une structure qui intensifie la musicalité du texte. Contrairement à la prose qui désigne le mot comme un objet, la poésie est un langage riche d’images et de sonorités qui ne sont pas forcément celles que nous livre la prose. La poésie offre au lecteur de faire appel à l’imagination et à la réflexion. Les poètes servent aussi le langage en questionnant la langue et son usage. En détournant le mot, ils le questionnent sur ses fonctions courantes et proposent alors une nouvelle définition, un nouveau sens et lui redonnent sa valeur première. « Les mots perdent leur transparence usuelle pour retrouver leur opacité première (…) Le poète brise l’association d’image familière et fait redécouvrir le monde19». La poésie joue sur l’expérience émotionnelle du monde et la vérité du sensible par la révélation de l’être, car chacun peut reconnaitre et partager avec le poète. La poésie est une ouverture sur ce qui nous entoure et nous donne la possibilité d’entendre les mots, de les écouter et de composer en prenant en compte leurs sonorités.
« Écrire, c'est entrer dans la solitude où menace la fascination. C'est se livrer au risque de l'absence de temps, où règne le recommencement éternel. C'est passer du Je au Il, de sorte que ce qui m'arrive n'arrive à personne, est anonyme par le fait que cela me concerne, se répète dans un éparpillement éternel ».